Marrakech, le départ de Daniel Sibony

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 Esther Orner nous offre sa lecture du livre de Daniel Sibony, Marrakech, le départ paru en mai 2009 chez Odile Jacob

Au hasard de mes lectures, si hasard il y a, je suis tombée sur Marrakech, le départ, livre très autobiographique.  S’il semblerait que Daniel Sibony se profile derrière son personnage Haim Bouzaglo, son alter ego, il serait plus juste de dire qu’il joue  avec son vécu et même celui de sa femme.  Je n’est pas toujours un autre. Il en fait un roman par l’histoire d’amour qui devient de plus en plus centrale au fur à mesure que l’histoire se déroule entre Haim, la vie et Eva, Hava celle qui donne la vie. C’est aussi la rencontre avec l’autre, la différente qui enceint dans son histoire européenne le triste vécu de la Shoah. Toutefois la vedette revient à son enfance – « on n’écrit pas impunément sur son enfance; ça vous infantilise un peu » (page 29) Un peu, pas beaucoup, il est tout de même question de son enfance à Marrakech jusqu’à son départ pour la France, départ d’une nouvelle vie. Ce n’est pas un livre de nostalgie, presque le contraire. Ni un livre sur les racines. Et si déjà elles se trouvent dans l’étude du livre des livres, la Bible. Ni un livre sur les origines. Haim affirme – « Mon origine est un départ »  (page 71)

La ville de Marrakech, est donc un point de départ qui va lui permettre une nouvelle vie plus riche, plus intéressante. Échapper à ce lieu coloré, pauvre qu’il ne voyait pas alors, le Mellâh plein d’épices, pour devenir l’homme qu’il est devenu. Le père les a tous précédés en France, il revenait, repartait, voyageait dans le pays à la recherche de nourritures, de cédrats. Il enseignait la kabbale à son entourage, c’était un érudit, un Talmid Hacham.

Haim/ Daniel sait parfaitement l’hébreu, l’arabe et le français. Il gardera à vie l’accent de son pays de naissance. Il aimera passer d’une langue à l’autre avec toute la complexité du jeu du langage – ce qui se dit dans une langue ne peut se dire dans l’autre.

Enfant d’une famille nombreuse, il quittera Marrakech à l’age de treize ans, reviendra après deux ans et bien plus tard adulte pour écrire ce livre foisonnant qui s’attarde sur un quotidien où il est beaucoup question de nourritures, d’odeurs, de personnages attachants et surtout de l’étude des textes hébreux. Et si la ville a beaucoup changé, il évitera d’idéaliser son passé.

Au fait pourquoi son père a-t-il choisi la France et pas Israël comme tant de Juifs du Maroc car disait-il «il y a envers les marocains trop d’aflaïa  (discrimination). On les appelle des Maroco sakine, Marocains-couteau sous prétexte qu’ils sont violents » (page 82) Oui, c’était dans les années cinquante. Entre temps il y a eu d’autres immigrants… et chacun a trouvé sa place.

De nombreuses réflexions sur le départ ponctuent le récit. Je retiendrai sa conclusion à la page 35 sur un passage particulièrement poétique où le narrateur parle de la lutte de Jacob avec l’ange qui s’achève à l’aube avec la bénédiction de l’adversaire. L’aube, point du jour préféré par l’auteur. « Avec qui peut-on se battre de cette façon ? Avec soi dit le maitre, qui à la synagogue nous le répète sans cesse : il faut vaincre votre  »mauvais instinct » (yéssér ha-ra); un dur combat paraît-il. Mais ce que j’aime dans cette histoire, c’est le départ.  »laisse-moi partir… Le jour se lève.»

©Esther Orner